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A Kyiv, le King vient de Brooklyn, attiré comme de nombreux artistes par la vitalité culturelle de la ville

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A Kyiv, le King vient de Brooklyn, attiré comme de nombreux artistes par la vitalité culturelle de la ville

Picture: Prorizna street by Vladimir Yaitskiy, taken on November 27, 2011.

Pour notre dernier soir à Kyiv, nous prenons le chemin du Barbara bar [1], un lieu en vogue situé dans le quartier huppé de Shevchenko[2].

Nous montons l’escalier principal et ses larges marches. Peu éclairé, il mène à un vaste pallier. A droite une porte surélevée d’où s’échappe le son amplifié d’une guitare. A gauche, une porte à bâtant par laquelle nous nous engouffrons dans le Barbara bar. La pièce est généreusement chauffée, les murs sont en briques rouges et en bois sombre. Nous nous arrêtons à une table haute de la pièce principale,  pour se percher sur des tabourets métalliques au design industriel. Là-haut, nous pouvons enfin nous laisser aller, une bière miel en bouche, à la tiédeur du lieu.

« Dans quel film vous ai-je vus ? » Malgré nos mines fanées par le rythme tumultueux du voyage, le serveur nous prend pour des vedettes. Confiants, nous engageons la conversation, et lui demandons d’où viennent les notes qui filtrent à travers la cloison coulissante. L’Atlas, le club mitoyen, organise une jam session ce soir. C’est justement l’heure de la balance. Aussitôt, sans prévenir, le serveur s’élance à l’autre bout du loft. A son retour, il se poste, nous regarde, sourit, puis déroule ses bras tatoués : dans ses mains, il tient une poignée de bracelets d’invitation bleus.

A l’Atlas, le King nous est apparu

A l’intérieur de l’Atlas, les spots aux tons jaune, rouge et bleu, diffusent une lumière caressante. La scène occupe le cœur de l’espace. Dans cette arène, les musiciens jouent une partition sans fin. Ils tournent le dos au public, pour mieux regarder les chanteurs qui s’élancent, chacun leur tour, à l’assaut du micro. On compte une guitare, une basse, des congas, un cajón, un synthétiseur, et un saxophone. Au plafond, des néons aux formes triangulaires rappellent l’emblème du club.

Soudain, un grand échalas émerge de la pénombre des coulisses. La chemise qu’il porte paraît ample sur lui, tant il est svelte, presque maigre. Autour de son col, une cravate trop courte nouée. Il saisit le micro et commence à chanter. Un mouvement ondulatoire le traverse, faisant voler ses fines dreadlocks. Elles sont ornées de bagues métalliques, et teintes en ocre par endroits. De sa crinière émane une énergie princière. Il rappe, scat, puis ralentit pour s’ajuster au riff du guitariste. A la fin de chacune de ses rimes, le même enchantement : ses yeux se révulsent et montrent leur blanc, ses mains se figent en un mouvement crispé tendu vers la foule. C’est décidé, il me faut parler à celui qui se nomme King Kwa Zulu.

« Je conduis des avions à Bordeaux » (-King, octobre 2016)

Nous sortons fumer. Les musiciens aussi, King Kwa Zulu est parmi eux. C’est le moment d’attaquer. Je fonce sur le King, mais il se laisse difficilement approcher.

Il répond sèchement à mes premières questions :
Moi : Quel est cet accent ? Tu viens d’où ?
King : New York, Brooklyn.
Moi : Et tu viens juste de t’installer à Kyiv ?
King : Non, je vis ici, c’est mon choix, c’est tout.

Jusqu’à ce qu’il apprenne que je suis française :
Alexander Hendrix (son guitariste et homme de main): C’est quoi ton nom ?
Moi : Morgane.
Alexander Hendrix : Comme le pirate, Captain Morgan. (Il commence à se battre avec une épée imaginaire et rit très fort à nouveau.)
Un inconnu : Tu viens d’où ?
Moi : De France.
King (soudain intéressé) : Oh. Où ça en France ?
Moi : Bordeaux.

Le King hoche la tête avec enthousiasme.
Moi : Tu connais Bordeaux ?
King : Bien sûr que je connais Bordeaux. Je conduis des avions à Bordeaux.

Le King conduit des avions à Bordeaux. Impossible de savoir s’il plaisante. De peur de briser ce lien fragile, je me garde de trop insister. Le contact est établi et nous partons discuter dans le parc d’une résidence voisine. Alexander Hendrix nous accompagne.

Qui est King Kwa Zulu ?

Sur son profil Facebook[3], le King a déjà écrit son épitaphe :

NEVER A COVER
EYE WITNESSED OVER 70 COUNTRIES AND PERFORMED IN 365 CITIES
DIVINE MUSIC IS A NATURAL EFFECT OF LIFE WORTH EXPERIENCES
FREESTYLE ALCHEMIST IN EVERY GENRE

Il s’est arrêté à Kyiv après avoir voyagé un peu partout dans le monde. C’est ici qu’il a posé ses bagages pour un temps : « Il y a de bonnes ondes ici. C’est bien pour quelqu’un comme moi, qui cherche toujours à apprendre de nouvelles choses. »

Il m’apostrophe constamment d’un « bitch » – affectueux je l’espère. C’est avec plaisir qu’il se raconte à une oreille attentive. Son discours n’a pas vraiment de sens : il me décrit les enfants chinois qui fument du crack à Brooklyn ; j’apprends qu’il fait des bijoux artisanaux ; mais ce qu’il affectionne le plus, c’est dérouler la liste des pays où il est allé. Son ami Alexander Hendrix est plus discret. Il n’écoute qu’à moitié le prêche du King. Surement le connaît-il déjà par cœur. Mais aucun signe de lassitude ne transparaît. Tous les deux sont des pièces complémentaires, et sur la scène comme dans ce parc mal éclairé, chacun est à sa place.

Je demande à King Kwa Zulu si je peux le prendre en photo. Il se laisse faire, critique les premières prises, me donne des conseils pour apparaître sous son meilleur jour. L’interview est finie, lui et Hendrix disparaissent le long du Boulevard Sichovykh Striltsiv.

Le King est un animal rare, qui apparaît à certaines heures de la nuit dans les rues de Kyiv. Son talent est à la mesure de son éclectisme. Il navigue dans les eaux du hip-hop, du reggae, du beat-box, tandis que son plus fidèle collaborateur, l’Ukrainien Alexander Holovchenko (dit Hendrix) s’est formé au heavy metal. Sur Internet, notamment sur Youtube, on peut retracer ses voyages et collaborations musicales : New York, Lituanie, Serbie, Israël, et maintenant Ukraine.

En s’installant à Kyiv, King s’est rapproché de ses amis. C’est la ville d’origine d’Alexander Hendrix. Mais il vient aussi pour assister et participer  à la vitalité nouvelle que connaît Kyiv en matière de création artistique. Dans un article Politico de l’an passé, un jeune ukrainien faisait justement la comparaison entre Brooklyn et le nouveau monde culturel de la capitale ukrainienne : « A l’automne dernier, j’ai essayé d’être au courant de tous les nouveaux bars de Kyiv. Mais maintenant, il y a tellement de bistrots et de repaires d’artistes façon Brooklyn que c’est impossible de suivre »[4].

[1] https://www.facebook.com/barbarbara37/

[2] https://en.wikipedia.org/wiki/Shevchenkivskyi_District,_Kiev

[3] https://www.facebook.com/KingKwaZuluMusic/?fref=ts

[4] Vijai Maheshwari, Kiev’s hipster revolution, published on 13.08.15, available at: http://www.politico.eu/article/kievs-hipster-revolution-russia-ukraine-culture/

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