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L’idiocratie en marche

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L’idiocratie en marche

Image: William Hogarth : canvassing for votes

Au lendemain du refus du peuple néerlandais de voir son Parlement ratifier l’accord d’association liant d’une part les Etats membres de l’UE et l’UE et d’autre part l’Ukraine, une réflexion s’impose quant au système politique adopté dans nos sociétés.

Le référendum du 6 avril 2016, d’une valeur consultative, et rendu possible grâce à une loi de 2015 permettant la tenue de ces votations passé le seuil des 300 000 signatures a été porté par l’extrême droite néerlandaise. Les 32,2% des votants ont choisi de « rejeter l’accord d’association avec l’Ukraine » par une majorité de 61,1%.

Ce résultat et la nature du référendum amènent plusieurs commentaires. Nous pourrions mettre en avant la très faible participation, qui ne vient hisser que très difficilement le référendum au-dessus du seuil plancher des 30% de mobilisation citoyenne nécessaire à la validation d’un référendum de ce type dans la loi néerlandaise. Toutefois, il nous faut relever que chaque citoyen dispose du droit de vote, et que ceux qui décident de ne pas l’exercer ne sauraient bloquer par la même la vie politique de la société.

C’est davantage sur le fond que ce référendum (comme tant d’autres) nous interpelle. Comment est-il possible d’attendre du peuple qu’il s’exprime en pleine connaissance de cause sur un accord aussi stratégique et technique que l’accord d’association UE-Ukraine ? Faut-il souhaiter du citoyen qu’il se mette à la lecture des 486 articles, et des 1 955 pages d’annexes qui forment l’accord ? Doit-on considérer qu’il est en mesure d’apprécier les détails de cet accord, dont bon nombre des clauses tentent le grand écart entre habillages diplomatiques et rigueur juridique par une gymnastique périlleuse et pour un résultat souvent peu clair ? La réponse est évidemment non et les thématiques débattues pendant le vote le prouvent : peur de l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, quand bien même l’accord n’offre aucune perspective en ce sens, et peur de l’action européenne sur la crise des migrants. Finalement, les partisans du rejet du texte l’admettent eux-mêmes : le vote a davantage exprimé un désaveu du contexte politique national et européen actuel. Dans ces conditions, comment considérer cette consultation comme un rejet de l’association avec l’Ukraine ? Ce vote n’est-il pas, tout au plus, un sondage contextuel de l’humeur politique du moment de certains néerlandais ? Certes, mais c’est l’Ukraine et les espoirs démocratiques de sa jeunesse qui en payent le prix.

Si l’on comprend aisément les motivations des groupements d’extrême droite ayant porté l’initiative, soutenus indirectement par Moscou, laquelle n’a rien à gagner à voir l’Ukraine sortir de sa zone d’influence imposée, il est plus difficile de percevoir la plus-value d’une telle consultation pour le système démocratique. Est-elle conforme aux idées qui nous sont enseignées par Rousseau, fervent défenseur de la démocratie directe comme mode d’expression de la volonté populaire ? Rien n’est moins sûr. Le vote n’est à notre sens démocratique que s’il est éclairé, sans quoi il devient idiocratique. L’idiocratie, elle, n’est pas l’expression de la volonté populaire, mais plutôt sa dés-expression. Or l’idiocratie semble être un mal en développement dans nos sociétés. Partout en Europe et ailleurs, les mouvements d’extrêmes et les partis gouvernants abusent du label démocratique pour promouvoir des idées illibérales qui trahissent l’essence philosophique de la démocratie comme système égalitaire reposant sur un socle de libertés fondamentales absolues et incontestables.

Malgré tout, le système de démocratie directe n’est pas à rejeter. Bien au contraire, il faut l’encourager, à l’image de ce qui est pratiqué au sein du modèle helvétique. Mais encore faut-il offrir les garanties de son bon fonctionnement. Celles-ci sont de deux types :

– L’engagement politique des élites de ne pas abuser du manque d’initiation du peuple par le populisme et la démagogie. On ne peut attendre d’un citoyen qu’il ait un niveau de connaissances politiques équivalent à celui de l’homme ou de la femme qui ont fait de la politique leur métier. Le contrat citoyen exige donc que les seconds ne trahissent pas la confiance qui leur a été accordée par les premiers, et qu’ils administrent les affaires de l’Etat en bonne foi.

– L’engagement intellectuel de la société. Les citoyens doivent être en mesure de s’informer du mieux qu’ils peuvent sur la vie politique de l’Etat. Dans ce domaine, les médias ont une responsabilité importante, et doivent s’écarter des formulations tapageuses et des raccourcis vides de sens, qui transforment l’information en désinformation, pour s’appliquer davantage sur la qualité et le caractère ludique du contenu relayé.

Ce sont à ces conditions seules que la démocratie pourra réellement s’épanouir comme expression véritable de la souveraineté du peuple, sous l’étendard des principes philosophiques libéraux qui en forment les valeurs fondamentales.

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